« Ne faisons pas du jeu vidéo un art »

Contribution d’Adrien Carpentier, pigiste pour OWNI.fr

Joueurs, joueuses, créateurs de jeux !
Vous avez essuyé le mépris des cools pendant si longtemps, vous, à l’aura sexuelle rachitique pendant votre adolescence, vous qui exaspériez nos parents à passer vos journées devant un écran. Vous êtes vengés ! A Paris, à Berlin ou ailleurs, le jeu vidéo a dorénavant droit à son musée, ou mieux, à des expositions au sein d’institutions culturelles très établies. Il n’y a plus une grande université américaine qui n’ait pas son département de « games studies ». On ne compte plus le nombre de trentenaires qui arborent l’inévitable tee-shirt Atari, plus nécessaire encore que le « I love NY ». Le jeu vidéo a dorénavant la cote dans les milieux les plus intellectuels, chez les chercheurs en sciences sociales comme chez les artistes contemporains les plus en vue. De la même manière que Buster Keaton, fils d’acteurs de cabaret, qui raconte dans ses mémoires « Slapstick » comment il a dû faire face au mépris de son père et de ses collègues lorsqu’il s’est mis au cinéma, il a presque fallu cacher que vous jouiez, ou essuyer des mépris bornés. Mais la « revenge of the nerds » a finalement bel et bien eu lieu, et mieux que vous ne l’auriez espéré.

Pourtant, s’il est indéniablement plus confortable de jouer sans culpabilité au sein d’une société qui considère désormais votre hobby comme une pratique culturelle enrichissante et poreuse aux autres arts, vous vous désintéressez de plus en plus au jeu. Serait-ce parce que, l’âge venant, vous seriez devenu trop exigeants avec le jeu vidéo ? Si ce n’est que cela, rien d’inquiétant, au contraire. Mais il semble qu’il y ait autre chose. C’est comme si cette victoire vous laissait une étrange et imperceptible amertume. Ne serait-ce pas justement, depuis que le jeu a gagné sa respectabilité ? Parce qu’il est devenu de la « culture », à étaler plutôt qu’à cacher ?

En 1989, Jean Chalopin, créateur de dessins animés mythiques (Inspecteur Gadget, les Cités d’or entre autres), ouvrait un parc d’attraction en plein Paris, « Planète Magique ». Outre des attractions étonnantes pour un parc installé dans un théâtre historique du 19e siècle et une intégration architecturale politiquement incorrecte, le parc faisait la part belle au jeu vidéo pour l’époque. Au rez-de-chaussée, on y trouvait un magasin de jeu vidéo, et l’un des derniers étages était entièrement dédié à des machines d’arcade. Le parc n’aura tenu que quelques mois avant de fermer ses portes, faute de fréquentation. Vingt ans plus tard, dans l’exact même bâtiment, la mairie de Paris ouvre un centre dédié aux « arts numériques ». Cette fois le tout-Paris des trentenaires branchés s’y presse afin de jouer à Braid, Limbo ou New Super Mario Bros dans un espace culturel, un jus de carotte bio à la main. Pas grand-chose à voir avec les nuits blanches, où, bardés de bière et de pizzas, nous nous évadions en cachette dans un  monde médiéval-fantastique, où nous nous noyions, seuls, dans une uchronie japonaise jusqu’à l’hallucination, où nous nous séquestrions volontairement pour ressentir ce que le réel n’offrira jamais !

D’après le jeune romancier Victor Beauvais, le destin du jeu vidéo reflète celui du cinéma : « Je me demande si le cinéma ne se portait pas mieux du temps où il était méprisé par le monde du théâtre et de la littérature. Le jeu vidéo est en train de gagner cette respectabilité, c’est juste une question de temps et je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose pour lui. »

Vouloir partager les émotions du jeu vidéo en l’élevant au rang d’art part d’une belle intention. Mais l’art est un mot terriblement dévoyé, qui a la fâcheuse tendance à transformer tout ce qui s’y rapporte en un simple objet de domination sociale. Beauvais remarque encore que Godard s’émouvait de la fin du « cinéma permanent » où l’on pouvait rester dans la salle pour voir plusieurs fois à la suite le même film, et que le critique de cinéma Serge Daney détestait le théâtre comme lieu de sorties bourgeoises. Ce n’est pas que le jeu vidéo ne peut ou ne doit pas être exposé ni montré, mais méfions-nous qu’il ne soit pas emballé dans un cadre doré.

D’ailleurs, tout se passe comme si, pour que le jeu vidéo gagne en respectabilité, il avait fallu qu’il devienne un passe-temps social et connecté au réel. L’essor récent des jeux sociaux (Farmville, Mafia Wars…) en est l’illustration : mais si le divertissement est bien là, où est l’imaginaire ? Le jeu vidéo était et est toujours critiqué pour la possibilité formidablement puissante qu’il offre de fuir le réel. Si la société peut, parfois, s’en inquiéter légitimement, l’imaginaire est aussi, pour le neurobiologiste Henri Laborit, une nécessité métaphysique, la seule vraie liberté. De même que le roman ou le cinéma, le jeu peut être un divertissement solitaire merveilleux. Il n’y a aucune raison à le rendre social pour qu’il soit acceptable.

Pourquoi souhaitons-nous tant élever le jeu vidéo en tant qu’art ? Ce serait lui jeter un mauvais sort. Ne préfère-t-on pas qu’il reste ce divertissement qui nous permet de fuir le réel jusqu’au petit matin avec une jubilation coupable ? L’évasion n’a décidément rien en commun avec une sortie sociale où l’on avale de la culture. Nous sommes en train de faire une bêtise. Nous avons créé un snobisme au seul endroit qui en était encore préservé. Nous avons braqué les radiations nocives de la vie sociale sur notre cabane où nous nous réfugiions pour les fuir.